Des camps infestés de rats et des blessures qui ne guérissent pas : un été à Gaza

Raseel est allongée sur un oreiller marron. On peut voir la canule fixée à son épaule ainsi que des plaies en voie de cicatrisation au niveau du sourcil et au-dessus de la lèvre.
Légende image, Raseel, âgée de six ans, présente de nombreuses blessures, notamment une fracture à la jambe, un éclat d'obus logé dans le cerveau et des plaies ouvertes qui ne réagissent pas aux antibiotiques.
    • Author, Paul Cusiac, Wesam Abumaraq et Lina Shaikhouni
    • Role, BBC World Service
  • Published
  • Temps de lecture: 10 min

Dans un service d'isolement de l'hôpital Nasser de Gaza, une fillette de six ans gravement blessée, prénommée Raseel, est allongée dans son lit et pleure.

Raseel souffre en permanence.

Elle présente une fracture grave à la jambe droite, des plaies ouvertes infectées aux jambes et à la main, ainsi qu'un éclat d'obus logé dans son cerveau.

Elle a besoin de toute urgence d'une greffe de peau pour aider à refermer ses plaies.

Mais avant cela, ses plaies doivent d'abord commencer à cicatriser, et elles ne réagissent pas aux antibiotiques disponibles à Gaza.

Les médecins n'ont donc d'autre choix que de les rouvrir et de les nettoyer sans cesse. Ils ont déjà procédé à cette intervention plus de 20 fois.

Au chevet de Raseel, son père, Mahmoud al-Balawi, se penche vers elle et l'embrasse.

« Ne pleure pas », lui dit-il, mais ses yeux sont remplis de larmes.

On voit le Dr Awni al-Jaafarawi vêtu d'une blouse médicale bleue dans une salle d'hôpital. Derrière lui, on aperçoit une femme portant un foulard.
Légende image, Le médecin de Raseel, Awni al-Jaafarawi, membre de l'organisation humanitaire « Médecins Sans Frontières », affirme constater des taux élevés d'infections résistantes aux antibiotiques dans les hôpitaux de Gaza.
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Raseel dormait avec sa famille dans le camp d'al-Mawasi, destiné aux Palestiniens déplacés près de Khan Younis, lorsque, selon des témoins, une frappe aérienne menée par un hélicoptère israélien a touché sa tente le 30 juillet.

Sa sœur de neuf ans, Rateel, et son cousin de 20 ans ont été tués. La mère et le frère de Raseel ont été grièvement blessés. Les Forces de défense israéliennes (FDI) affirment ne disposer d'aucun enregistrement d'une frappe à l'heure et à l'endroit indiqués.

Raseel est hospitalisée à l'hôpital Nasser depuis deux mois, mais ses blessures sont infectées par des bactéries multirésistantes, explique Awni al-Jaafarawi, un médecin de l'organisation humanitaire Médecins Sans Frontières qui la soigne.

La résistance aux antimicrobiens (RAM) survient lorsque des bactéries, des virus, des champignons et des parasites évoluent au fil du temps et ne réagissent plus aux antibiotiques destinés à les éliminer.

Elle est considérée par l'Organisation mondiale de la santé comme l'une des principales menaces sanitaires pesant sur les populations du monde entier.

Les infections résistantes aux antibiotiques sont plus difficiles et plus coûteuses à traiter et peuvent entraîner des maladies graves, une septicémie, voire la mort.

« La fillette devra rester plus longtemps à l'hôpital et sera donc exposée à davantage d'infections, ce qui ralentira encore davantage son processus de guérison », explique le Dr al-Jaafarawi.

Mais les blessures de Raseel ne sont pas les seules à ne pas répondre aux antibiotiques.

Le Dr al-Jaafarawi indique qu'il constate des taux élevés d'infections résistantes aux antibiotiques dans les hôpitaux de Gaza.

« Compte tenu du nombre important de cas actuellement, nous essayons de les placer en isolement pour les mettre en quarantaine, car les bactéries dont ils sont porteurs auront un impact à long terme sur l'établissement, ce qui nécessite des mesures particulières », explique-t-il.

On peut apercevoir des insectes à la surface de l'eau sale. On peut également y voir des restes de nourriture en décomposition et d'autres déchets.
Légende image, Les experts d'une nouvelle étude sur la résistance aux antimicrobiens à Gaza affirment que la situation dans ce territoire crée des conditions idéales pour la transmission des infections

Ce que le Dr al-Jaafarawi constate dans les hôpitaux est corroboré par une nouvelle étude, communiquée au BBC World Service, qui révèle une résistance bactérienne généralisée à des antibiotiques essentiels à Gaza.

Les chercheurs affirment que leur étude, menée sur dix ans (de 2015 à 2025) et s'appuyant sur près de 80 000 échantillons bactériens prélevés dans 11 hôpitaux, constitue la plus grande analyse de la résistance aux antimicrobiens jamais réalisée à Gaza.

Cette étude, menée par des chercheurs basés à Gaza avec le soutien d'un groupe multidisciplinaire de chercheurs de la Fleming Initiative de l'Imperial College de Londres et de l'Université américaine de Beyrouth, n'a pas encore fait l'objet d'une évaluation par les pairs et ses conclusions sont préliminaires.

Les auteurs de l'étude ont indiqué que la situation à Gaza créait des conditions idéales pour la transmission des infections.

« Lors d'un conflit, les infrastructures d'approvisionnement en eau et d'assainissement sont souvent détruites, or celles-ci jouent un rôle essentiel pour la population en matière de prévention des infections et de la transmission de ces bactéries résistantes », explique le Dr Aula Abbara, de l'Initiative Fleming à l'Imperial College de Londres.

« Les conséquences pour les patients sont graves. Par exemple, des patients atteints d'infections qui seraient normalement traitables peuvent voir leur état s'aggraver au point que ces infections deviennent incurables.

Dans les cas les plus graves, cela peut entraîner une septicémie, voire le décès. »

Pour les blessés à Gaza, l'une des conséquences est qu'un nombre croissant de personnes doivent subir une amputation lorsque l'infection atteint l'os.

« Au cours des prochaines années, vous verrez le nombre de cas d'amputation augmenter chaque jour, même si la guerre cesse », déclare le Dr al-Jaafarawi, qui affirme continuer à recevoir chaque semaine des personnes blessées lors d'attaques israéliennes, malgré le cessez-le-feu orchestré par les États-Unis et conclu en octobre dernier entre Israël et le Hamas.

Le ministère de la Santé de Gaza, dirigé par le Hamas, indique que 1 421 Palestiniens ont été tués depuis le début du cessez-le-feu d'octobre 2025.

Les Forces de défense israéliennes (FDI) contestent les chiffres avancés par le ministère. Elles ont déclaré à la BBC qu'elles « regrettaient tout préjudice causé aux civils et s'efforçaient de le réduire au minimum dans la mesure du possible ».

La guerre de Gaza a éclaté à la suite de l'attaque menée par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, au cours de laquelle environ 1 200 personnes ont été tuées et 251 prises en otage.

Selon le ministère de la Santé, plus de 74 000 Palestiniens ont été tués à Gaza depuis le début de la guerre.

Salem transporte deux seaux d'eau à travers un campement de tentes. Il porte un t-shirt bleu et blanc et un pantalon de jogging.
Légende image, Salem Abu Nahla fait partie de ceux qui, à Gaza, ont du mal à se procurer suffisamment d'eau chaque jour. Sa blessure au dos l'empêche de porter des seaux d'eau.

L'un des principaux facteurs contribuant à la propagation des infections est l'accès insuffisant à l'eau potable et à des installations d'assainissement efficaces.

Selon les Nations unies, Israël a détruit ou endommagé près de 90 % des infrastructures d'approvisionnement en eau et d'assainissement à Gaza, notamment les usines de dessalement, les canalisations et les réseaux d'égouts.

D'après un rapport de l'ONU publié en juillet, plus de 80 % des familles de Gaza sont en situation d'insécurité hydrique et jusqu'à 70 % d'entre elles ne parviennent pas à se procurer le minimum absolu recommandé par l'ONU, à savoir six litres d'eau par personne et par jour pour boire et cuisiner.

Le Coordonnateur des activités gouvernementales dans les territoires (Cogat) d'Israël, qui gère les frontières de Gaza, conteste cette affirmation, déclarant à la BBC que le volume d'eau fourni à Gaza dépasse le seuil humanitaire fixé par l'ONU.

Il reste quelques robinets d'eau locaux, mais la plupart des Gazaouis doivent aller chercher de l'eau dans des points de distribution.

Salem Abu Nahla, 42 ans, fait partie de ceux qui ont du mal à se procurer suffisamment d'eau chaque jour.

Il était propriétaire d'un supermarché et d'une boucherie, mais sa maison a été bombardée. Avec sa femme et ses trois enfants, il a été déplacé à six reprises et vit désormais dans le camp d'al-Mawasi.

Salem doit parcourir environ 1 km (0,6 mile) pour aller chercher de l'eau, ce qu'il trouve difficile depuis qu'il s'est blessé au dos dans un accident impliquant un camion d'aide humanitaire.

Il raconte qu'il lui arrive parfois d'assister à des disputes et à des bagarres aux points de distribution d'eau, alors que les gens font la queue en attendant l'arrivée du camion-citerne.

Parfois, celui-ci ne vient pas.

De retour au camp, il verse de l'eau dans un récipient pour que sa femme puisse faire la vaisselle.

Il lui dit : « Ça suffit. On n'a pas beaucoup d'eau. On n'en aura peut-être pas aujourd'hui, et on devra peut-être aller en chercher à nouveau. »

Basel al-Dahnoun est assis dans un fauteuil roulant à l'intérieur d'une tente, aux côtés de sa fille Rana
Légende image, Basel al-Dahnoun, photographié ici avec sa fille Rana, a dû subir une amputation de la jambe droite au-dessous du genou.

Outre les dégâts subis par le réseau d'assainissement de Gaza et le manque d'eau potable dans la bande de Gaza, la collecte des déchets a pratiquement cessé.

En conséquence, des ordures, des excréments humains et des flaques d'eau contaminée s'accumulent à proximité des camps de tentes surpeuplés où vivent les Gazaouis déplacés de leurs foyers.

Ces camps de tentes sont désormais gravement infestés de rats et de belettes.

On peut parfois voir un nombre impressionnant de ces animaux se précipiter tout autour et à l'intérieur même des tentes où vivent les gens.

Une enquête publiée en avril par le groupe « Site Management Cluster », qui supervise de nombreux camps à Gaza et dont les conclusions ont été reprises par des agences des Nations unies, indique que des rongeurs ou des nuisibles étaient fréquemment observés dans 81 % des sites où vivent actuellement des familles déplacées, ce qui touche environ 1,45 million de personnes.

De nombreux cas ont été recensés où des rats ou des belettes ont mordu des personnes pendant leur sommeil.

De telles attaques peuvent non seulement entraîner des infections, mais aussi causer des blessures graves.

Basel al-Dahnoun a dû subir une amputation de la jambe droite sous le genou après avoir été attaqué par des belettes alors qu'il dormait pendant la nuit, raconte sa fille Rana.

Rana, âgée de 14 ans, raconte s'être réveillée une nuit pour découvrir du sang partout sur les nattes sur lesquelles ils dormaient et son père gravement blessé.

Elle l'a emmené d'urgence à l'hôpital, mais en raison de la pénurie de matériel médical, les soignants n'ont pas pu soigner ni même panser sa blessure.

Les organisations humanitaires et le personnel médical de toute la bande de Gaza ont déclaré à la BBC qu'il y avait d'importantes pénuries de médicaments et d'équipements de base.

Finalement, les médecins ont dû amputer la jambe de Basel juste en dessous du genou. Rana espère que son père, qui a une soixantaine d'années et souffre d'autres problèmes de santé, pourra reprendre le cours de sa vie.

« Si Dieu le veut, qu'il se rétablisse », dit-elle.

L'organisme israélien Cogat affirme qu'il autorise l'entrée sans restriction de médicaments à Gaza, y compris d'antibiotiques.

Mahmoud, le père de Raseel, se penche pour embrasser sa fille blessée dans son lit d'hôpital. Il porte une blouse médicale jaune et des gants chirurgicaux bleus. Raseel a le visage et les bras bandés.
Légende image, Le père de Raseel, Mahmoud al-Balaw, a déclaré qu'il craignait que sa fille ne meure si elle restait à Gaza.

À l'hôpital Nasser, l'état de santé de Raseel est critique.

Au-delà de son infection et de la greffe de peau dont elle a besoin, de nombreux autres problèmes se posent.

Les médecins affirment qu'ils ne peuvent pour l'instant pas extraire les éclats d'obus de son cerveau en toute sécurité. Raseel ne peut pas marcher et a commencé à avoir des crises d'épilepsie.

Se pose également la question de savoir comment des enfants comme Raseel s'adaptent à une vie bouleversée par des blessures graves et la perte d'êtres chers.

Les experts de l'ONU estiment que pratiquement tous les enfants de Gaza ont besoin d'un soutien psychiatrique et psychosocial d'urgence.

« Ce n'est pas seulement l'enfant qui est blessé, c'est toute la notion même que la vie d'une personne a changé », explique le Dr al-Jaafarawi.

Pour le père de Raseel, ce qui compte avant tout, c'est que sa fille soit en vie.

« J'ai peur pour ma fille si elle reste ici à Gaza », confie Mahmoud.

« Si elle reste ici, elle risque de mourir. »

Selon le ministère de la Santé, environ 5 600 enfants attendent actuellement une évacuation médicale pour être soignés en dehors de Gaza.

Pour pouvoir être soigné en dehors de Gaza, il faut une recommandation médicale du ministère de la Santé, l'accord du pays d'accueil et une autorisation de sécurité israélienne.

Il y a toutefois une bonne nouvelle pour Raseel.

Après avoir attendu plusieurs semaines l'autorisation des autorités israéliennes, elle et son père ont finalement reçu l'autorisation de se rendre en Égypte fin septembre, avec le soutien de l'Organisation mondiale de la Santé, afin d'y recevoir des soins médicaux d'urgence.

Son père explique qu'elle a été emmenée dans un hôpital à la périphérie du Caire, mais qu'elle attend d'être transférée vers un établissement mieux équipé dans la capitale.

Il espère que Raseel pourra désormais bénéficier du traitement dont elle a besoin.

Pendant son séjour à l'hôpital Nasser, la cousine de Raseel lui a apporté une poupée. Raseel l'a baptisée « Rateel », en hommage à sa sœur.