Joseph Kabila lance le FRN : quels objectifs face au pouvoir de Tshisekedi ?

L'ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila (au centre), est assis aux côtés des dirigeants du groupe armé M23, soutenu par le Rwanda : Bertrand Bisimwa (à droite), Sultani Makenga (2e à droite), Corneille Nangaa (2e à gauche) et Freddy Kaniki, de l'AFC, lors de la signature du document fondateur du Front pour la refondation de la nation (FRN), un mouvement politico-militaire dont il a été nommé président, à la résidence de Kabila à Goma, la principale ville de l'est du Congo contrôlée par le M23 depuis janvier 2025, le 12 octobre 2026. Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et Freddy Kaniki sont nommés vice-présidents du FRN, tandis que Sultani Makenga est désigné chef d'état-major.
    • Author, Abdou Aziz Diédhiou
    • Role, BBC News Afrique
  • Published
  • Temps de lecture: 10 min

Le lancement d'une nouvelle coalition politico-militaire remplaçant l'alliance AFC-M23 qui combat les forces gouvernementales congolaises dans l'Est du pays a surpris beaucoup d'observateurs de la scène politique congolaise.

Dénommé Front pour la refondation de la nation (FRN), cette nouvelle alliance est dirigée par l'ancien président Joseph Kabila, condamné à mort par contumace par un tribunal militaire en fin septembre 2025.

En prenant la tête de cette rébellion qui contrôle l'Est de la RDC, les manœuvres de Kabila et de ses alliés sont disséquées par des analystes politiques qui estiment que la création du FRN ''rabat les cartes sur le plan militaire, politique et diplomatique en RDC''.

Ce que nous savons de la création du FRN

Joseph Kabila (au centre), Sultani Makenga (à droite) et Corneille Nangaa (à gauche), lors de la signature du document fondateur du Front pour la refondation de la nation (FRN).
Légende image, L'ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila (au centre), est assis aux côtés des chefs du groupe armé M23, soutenu par le Rwanda, Sultani Makenga (à droite) et Corneille Nangaa (à gauche), lors de la signature du document fondateur du Front pour la refondation de la nation (FRN)

C'est au cours d'une conférence de presse tenue dans la résidence même de l'ancien président, Joseph Kabila à Goma, cette ville de l'Est de la RDC contrôlée par le mouvement rebelle M23, que la création du FRN, Front pour la refondation de la nation a été annoncée.

Autour de la table, les principaux leaders de ce nouveau mouvement politico-militaire qui remplace désormais l'AFC-M23 qui combat depuis plusieurs années les forces gouvernementales dans cette partie de la RDC.

"Est créé un mouvement politico-militaire Front pour la refondation de la nation (FRN)", et "devient président : Joseph Kabila", a déclaré Claude Ibalanky, conseiller du FRN, lors de la conférence de presse commune tenue dans la résidence de l'ancien président.

Placé désormais à la tête de ce mouvement rebelle, Joseph Kabila, ancien président de la République aura comme adjoints les chefs rebelles Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa, Freddy Kaniki et Sultani Makenga.

Une alliance politico-militaire née dans un contexte politique tendu

La naissance de ce mouvement politico-militaire, qui rassemble les forces de Joseph Kabila et de l'AFC-M23, intervient dans un contexte politique incertain en RDC.

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Depuis plusieurs mois, la majorité présidentielle défend un projet de révision constitutionnelle qui alimente les spéculations sur une éventuelle candidature de Félix Tshisekedi à un troisième mandat. Âgé de 63 ans, le président congolais achève en principe son second et dernier mandat de cinq ans en 2028.

Pour l'opposition, qui a organisé plusieurs manifestations contre ce projet, cette révision constitutionnelle constitue une « manœuvre politique » destinée à permettre au chef de l'État de se maintenir au pouvoir, alors que la Constitution congolaise limite la présidence à deux mandats.

Sur le plan militaire, l'AFC-M23 s'est emparée de vastes territoires dans l'est de la RDC à la faveur d'une offensive menée l'année dernière.

Les autorités congolaises accusent depuis plusieurs mois l'ancien président Joseph Kabila de soutenir les groupes rebelles qui contrôlent une partie de l'est du pays, voire d'en être le véritable chef.

Joseph Kabila est apparu à Goma en 2025 et plusieurs de ses anciens alliés l'ont depuis rejoint dans cette partie du territoire congolais contrôlée par la rébellion du M23.

Condamné à mort par contumace

L'ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, tient une conférence de presse lors de la signature du document fondateur du Front pour la refondation de la nation (FRN), un mouvement politico-militaire associé au groupe armé M23 soutenu par le Rwanda, dont il a été nommé président, à sa résidence de Goma, la principale ville de l'est du Congo contrôlée par le M23 depuis janvier 2025, le 12 octobre 2026.

Joseph Kabila a accédé au pouvoir en RDC en 2001, à la suite de l'assassinat de son père, Laurent-Désiré Kabila. Il a dirigé le pays jusqu'en janvier 2019, date à laquelle il a cédé le pouvoir à Félix Tshisekedi, alors son allié politique.

Le 30 septembre 2025, un tribunal militaire de haut rang l'a condamné à mort par contumace après l'avoir reconnu coupable de « complot, trahison, viol, crimes de guerre et crimes contre l'humanité ».

Il a également été condamné à verser plus de 30 milliards de dollars de dommages et intérêts à l'État congolais ainsi qu'aux provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.

Dans son jugement, la haute cour militaire de Kinshasa a estimé que l'ancien président, absent durant son procès et non représenté par un avocat, avait été « en intelligence avec le Rwanda ».

Selon le tribunal, Joseph Kabila est le véritable chef du groupe rebelle AFC-M23.

Son entourage a qualifié le procès de « comédie », sans que cela n'empêche les magistrats militaires d'ordonner son arrestation immédiate.

Ce que pensent deux analystes congolais

Corneille Nangaa (au centre), chef de l’Alliance du fleuve Congo, s’adresse à la foule alors que les dirigeants provinciaux du M23 au Nord-Kivu un an après la prise inattendue de Goma par le groupe rebelle M23, soutenu par le Rwanda, l’administration parallèle organise un rassemblement public afin que les habitants puissent assister à un discours du gouverneur du Nord-Kivu nommé par le M23, Joseph Bahati Musanga Erasto. Depuis la chute de la capitale de cette région de l’est de la RDC, le 27 janvier 2025, des centaines de milliers de personnes ont été déplacées et de nombreuses institutions financières restent fermées.
Légende image, Corneille Nangaa (au centre), chef de l'Alliance du fleuve Congo, s'adresse à la foule alors que les dirigeants provinciaux du M23 au Nord-Kivu commémoraient le premier anniversaire de la prise de contrôle de Goma par le M23 le 6 février 2026 à Goma, en République démocratique du Congo.

Selon Makangu Silas Mimile, expert en géopolitique, l'alliance FRN constituée par plusieurs éléments pourrait donner à la crise sécuritaire que la RDC connait depuis plusieurs années, une autre dimension.

''La première dimension, c'est la dimension politique qui serait une sorte de légitimation à la contestation du pouvoir de Kinshasa'' déclare Dr Silas Makangu.

''Cette rébellion risque d'avoir désormais une légitimation à cause du statut de celui qui est à la tête de cette alliance, en l'occurrence le Président Joseph Kabila'' et ''pourrait donner à la contestation du régime en place, une dimension nationale au regard de ce que Kabila a été et ce qu'il est au plan politique'' a-t-il précisé.

Au niveau militaire dit-il, ''il y a un risque qu'il y ait un rapprochement entre les réseaux dormants de Joseph Kabila au sein de l'armée, avec l'AFC-M23'' estime l'analyste.

''Rappelez-vous qu'il a été chef d'Etat major pendant quelques années, il a été président de la République pendant 18 ans. Il existe certainement un réseau Kabila, c'est-à-dire des gens qui ont été promus, qui ont été formés, qui ont été nommés durant son régime et qui pourraient malheureusement lui être loyale. Et ces réseaux dormants pourraient être une pépinière pour l'AFC-M23'' pense Silas Makangu Mimile.

Pour sa part, Christian Moleka, analyste politique et coordonnateur national de la Dynamique des politologues de la RDC (Dypol) estime que l'alliance créée (FRN) ''vient conforter les discours tenus par le président (Tshisekedi) depuis pratiquement deux ans, qui déclarait que Kabila était le vrai leader de l'AFC-M23''.

''Maintenant que les masques sont tombés, ça conforte le narratif du président à savoir c'est toujours l'homme qui était aux manettes et maintenant il assume de prendre le combat'' dit-il.

Ce à quoi il faut s'attendre prochainement

Un an après la prise inattendue de Goma par le groupe rebelle M23, soutenu par le Rwanda, l'administration parallèle organise un rassemblement public afin que les habitants puissent assister à un discours du gouverneur du Nord-Kivu nommé par le M23, Joseph Bahati Musanga Erasto. Depuis la chute de la capitale de cette région de l'est de la RDC, le 27 janvier 2025, des centaines de milliers de personnes ont été déplacées et de nombreuses institutions financières restent fermées.

Dans les objectifs officiellement déclarés, le FRN parle de vouloir ''refonder la nation, de restaurer le fonctionnement de la République et mettre fin à la tyrannie''.

Interrogé sur ces déclarations, Dr Silas Makangu invite à lire entre les lignes pour comprendre les objectifs réels de ce mouvement politico-militaire.

''On peut aussi lire entre les lignes, qu'ils voudraient étendre la base politique de l'opposition au-delà du territoire contrôlé jusque-là par l'AFC-M23, c'est-à-dire qu'il est possible, fort probable je dirais, qu'ils recourent à la conquête de nouveaux territoires, de nouvelles villes, voire de nouvelles provinces''.

L'analyste politique soutient qu'un des ''objectifs non avoués que le président Kabila qui a mal digéré son exclusion et sa condamnation à mort, voudrait chercher à réapparaître sur la scène politique et jouer un rôle prépondérant voire tenter de revenir à la magistrature suprême''.

En prenant la tête de cette rébellion, l'ancien président Kabila veut peser sur la vie politique et militaire en RDC.

Alors que plusieurs provinces à l'Est du pays sont désormais placées sous le contrôle du FRN, faut-il redouter une reprise généralisée des combats?

Pour Christian Ndombo Moleka, une reprise des combats n'est pas à écarter mais une offensive militaire vers Kinshasa est ''peu probable à ce stade du rapport des forces sur le terrain.

''On s'attend à une reprise des combats dans le sud Kivu, vers Uvira et éventuellement une extension vers le Katanga, c'est le scénario le plus probable'' pense l'analyste congolais.

''Ce serait une opération qui essayerait de couper le coffre-fort du régime, le Katanga. S'ils parvenaient à couper le coffre-fort Katangais, ce serait un fort levier de pression vis-à-vis du pouvoir de Kinshasa''.

Quant à une éventuelle offensive militaire sur Kinshasa, ''il y a quand même lieu de se poser la question sur la capacité militaire des mouvements rebelles et la faisabilité d'une telle opération'' relativise Christian Ndombo Moleka.

''Pour arriver à Kinshasa, il faudrait un véritable soutien diplomatique des Etats de la région. Est-ce que les chefs d'Etat de la région sont pour ou contre le fait que Kabila soit à la tête d'un mouvement rebelle ? Est-ce qu'il a les capacités militaires, est-ce qu'il a suffisamment de personnel, de moyens logistiques, et la stratégie pour parvenir à cette fin, le temps nous le dira''.

Selon les deux analystes, le fait que Kabila soit mis en avant dans ce mouvement donne de l'eau au moulin à Kagamé qui déclare que la crise est essentiellement congolaise et que le Rwanda n'a été indexé que maladroitement et de bâtir un narratif vers les sanctions américaines.

Toutefois, l'AFC-M23 dépend logistiquement du soutien de Kigali.

''Les choses ne vont fondamentalement pas changer, c'est le branding qui a évolué, mais l'influence rwandaise sur le M23 ne va pas changer avec le FRN'' explique Christian Ndombo Moleka.

Le FRN et le processus de Doha

Les analystes de la situation politique au Congo s'interrogent sur l'avenir du processus de négociation de Doha entre le gouvernement congolais et la rébellion du M23 après la création d'un nouveau mouvement politico-militaire (FRN)avec à sa tête l'ancien président de la République Joseph Kabila.
Légende image, Les analystes de la situation politique au Congo s'interrogent sur l'avenir du processus de négociation de Doha entre le gouvernement congolais et la rébellion du M23 après la création d'un nouveau mouvement politico-militaire (FRN)

Les deux analystes congolais estiment qu'un repositionnement des forces politiques est en cours, tant dans le cadre du dialogue politique lancé par le président que des différents processus de paix actuellement engagés.

Ils s'interrogent toutefois sur l'attitude qu'adoptera le FRN, sans se prononcer de manière définitive.

« Le FRN va-t-il s'inscrire dans la continuité de ce que le M23 a signé à Doha, notamment le cessez-le-feu, ou va-t-il inaugurer une nouvelle dynamique remettant en cause l'ensemble des processus engagés, au risque de rebattre totalement les cartes et de réinstaurer un rapport de force ? »

Autant de questions qui, à ce stade, restent sans réponse dans le contexte politique actuel de la RDC.