Pourquoi le carburant reste-t-il si cher au Sénégal malgré le pétrole de Sangomar ?

Une station-service affiche les prix des carburants à la périphérie de Dakar.

Crédit photo, SEYLLOU/AFP via Getty Images

Légende image, Le gouvernement sénégalais a augmenté le prix des carburants pour faire face à la flambée des cours mondiaux des hydrocarbures.
    • Author, Abdou Aziz Diédhiou
    • Role, BBC Afrique News
  • Published
  • Temps de lecture: 8 min

Après la baisse intervenue il y a un peu plus de neuf mois, le gouvernement sénégalais vient d'augmenter les prix du carburant pour faire face à la flambée des cours mondiaux des hydrocarbures, mais surtout pour se soulager d'un lourd fardeau qui commence à peser énormément sur les finances publiques, d'un État englué dans ses dettes.

C'est le genre de nouvelle qui fait grincer des dents les consommateurs. Samedi 14 août, le gouvernement sénégalais a décidé de ''réajuster'' les prix du carburant, en raison de la flambée des cours mondiaux et des difficultés de l'État à continuer à supporter à lui-seul le poids des subventions publiques des produits pétroliers.

Noyé par le poids des subventions

Vue sur les minibus colorés appelés « cars rapides », qui assurent le transport urbain à Dakar, la capitale du Sénégal, depuis plus de 60 ans.

Crédit photo, Cem Ozdel/Anadolu via Getty Images

Légende image, Le gouvernement estime que les subventions pèsent lourd sur les finances publiques.

Dans les différentes stations du pays, le litre du supercarburant passe de 920 à 990 Fcfa, soit une hausse de 70 Fcfa. Quant au gasoil, son prix passe de 680 à 755 Fcfa, soit 75 Fcfa de plus par litre. Les prix des autres produits pétroliers restent inchangés pour le moment indique le gouvernement.

Dans son communiqué, le gouvernement sénégalais se veut très explicatif sur ''le réajustement'' des prix du carburant.

La persistance du conflit au Moyen-Orient, est l'une des raisons invoquées pour justifier un réajustement des prix, mais surtout le fardeau des subventions publiques.

''Depuis le début du conflit, les prix internationaux du gasoil et du supercarburant ont augmenté respectivement de 69 % et de 61 %'' mentionne le gouvernement dans son communiqué.

''Face à cette situation, de nombreux pays, parmi lesquels la Côte d'Ivoire, le Mali, le Burkina, l'Inde ou la Chine, ont déjà relevé leurs prix à la pompe'', poursuit le communiqué qui précise que l'effort de subvention dans le secteur pétrolier a atteint ''plus de 245 milliards de Fcfa''.

''Sans ajustement, il aurait fallu y ajouter environ 47 milliards de Fcfa supplémentaires en un seul mois, du 15 août au 12 septembre 2026'', explique le gouvernement.

Le niveau des subventions au secteur de l'énergie est ''projeté à 1 069 milliards de Fcfa sur toute l'année 2026'' fait savoir le gouvernement, alors que le budget voté par l'Assemblée nationale tablait sur une ''subvention annuelle de l'ordre de 250 milliards de Fcfa''.

Les cours mondiaux certes, mais le poids des taxes aussi

Vue d'ensemble d'un méthanier au large de Dakar, le 23 janvier 2025.

Crédit photo, PATRICK MEINHARDT/AFP via Getty Images

Légende image, Le niveau des cours mondiaux des hydrocarbures impacte le quotidien des citoyens du monde.
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Au Sénégal, le prix du carburant est fixé par la Commission de régulation du secteur de l'énergie (CRSE), une entité liée au ministère de l'Énergie et des Mines.

Dans les faits, la fixation des prix des produits pétroliers intègre de nombreuses taxes fixes que le consommateur final ignore lorsqu'il fait le plein dans une station d'essence.

Au total, il y a environ cinq taxes et impôts qui touchent les produits pétroliers importés et vendus au Sénégal.

Selon un document de la CRSE, la structure des prix inclut des éléments tels que le coût total, les droits de porte, les taxes spécifiques, les marges de distributeur et de détaillant, ainsi que la TVA.

Parmi les différentes taxes on peut citer, le Prélèvement de Soutien au secteur de l'Energie (PSE), une taxe parafiscale créée en 2011, le Fonds de sécurisation des importations des produits pétroliers (Fsipp), la taxe COSEC (Conseil sénégalais des chargeurs) pour toutes les importations par voie maritime réalisées par toute personne physique ou morale.

À ces taxes, il faut ajouter les droits de douane (10 %) lorsqu'il n'y a pas d'exonération de douane et la TVA (18 %).

Joint par BBC News Afrique, Moussa Diop, consultant en énergie, environnement et changement climatique, déclare que c'est ''à l'Etat de travailler pour que la logistique soit efficace'' à même de contribuer à réduire les coûts des produits pétroliers citant la chaîne de stockage. ''C'est dans cette efficacité de la chaîne que l'État va jouer, mais aussi sur les subventions pour essayer de protéger les secteurs les plus vulnérables'' a-t-il fait remarquer.

Selon l'ancien Premier ministre Ousmane Sonko, les prélèvements représentent entre 40 et 52 % du prix payé par le consommateur.

Une réduction de ces taxes, reste à ses yeux l'un des mécanismes les mieux indiqués pour obtenir une baisse des prix des hydrocarbures au Sénégal.

L'ancien Premier ministre estime que ''l'État compense largement les montants consacrés aux subventions des hydrocarbures à travers les taxes'' qu'il prélève sur les mêmes produits.

''En 2021 par exemple les subventions s'élevaient à 212 milliards de Fcfa, alors que les taxes rapportaient à l'Etat 450 milliards de Fcfa'' dit-il.

En 2025 l'Etat a mobilisé ''380 milliards de subventions'' et enregistré en contrepartie quelque ''765 milliards de Fcfa de taxes''.

Le Sénégal, un cas à part dans l'Uemoa

Des voitures circulent dans une rue de Dakar, la plus grande ville et capitale du Sénégal, le 18 septembre 2018.

Crédit photo, SEYLLOU/AFP via Getty Images

Légende image, Le Sénégal est un des pays où les prix des carburants sont les plus élevés dans la zone Uemoa.

Dans tous les autres pays de la zone UEMOA (Union économique et monétaire ouest africaine), le Sénégal affiche les prix du carburant les plus élevés.

Le litre du super est vendu à 990 Fcfa au Sénégal au moment où il coûte 905 Fcfa en Côte d'Ivoire, 875 Fcfa au Mali, 850Fcfa au Burkina Faso, 725 Fcfa au Togo.

Les taxes sur le supercarburant représentent 48,5 % au Sénégal, contre 27,82% au Mali et 34,9 % en Côte d'Ivoire selon certaines estimations.

Pour beaucoup de Sénégalais, cette situation est incompréhensible. Le Mali, pays enclavé, fait souvent transiter son carburant via le port de Dakar.

Il est ensuite acheminé par des camions qui font près de 1200 km pour arriver à Bamako. Et malgré tout cela, le prix à la pompe est moins cher au Mali, qu'au Sénégal.

Même avec la dernière baisse des prix du carburant appliqué en janvier 2026, les prix à la pompe au Sénégal ont été supérieurs à ceux pratiqués par la plupart des pays de la sous-région.

Refusant cet exercice de comparaison, Moussa Diop souligne que le produit à la pompe ''c'est une référence internationale, c'est un fret, c'est une assurance, ce sont des charges''.

''Vous avez la logistique, c'est le port, c'est le stockage, ce sont les dépôts, c'est le transport, c'est une sorte de péréquation. Vous avez le bloc fiscal, vous avez les dépôts, vous avez la taxe spécifique, vous avez la TVA, vous avez les prélèvements, ce sont les marges aussi qui sont qui sont retenues sur l'importation sur le raffinage, sur la distribution et sur le détail'', dit le consultant en énergie.

Pour lui, l'un des enjeux réside dans la capacité de l'État à récupérer la production nationale pour pouvoir la raffiner rapidement et mettre ça à la disposition des populations.

Il soutient que la stratégie ''Gas to Power'' (du gaz à l'électricité) adoptée par le gouvernement et qui consiste à utiliser les nouvelles ressources gazières nationales pour alimenter les centrales électriques, est une bonne option qui va baisser le coût de l'électricité à hauteur d'environ 40 % et soutenir l'industrie locale.

Une production nationale en hausse, mais des revenus faibles pour l'Etat

Vue plongeante sur la circulation routière, place de l'Indépendance, Dakar, Sénégal

Crédit photo, De Agostini via Getty Image

Légende image, Depuis juin 2024, le Sénégal a rejoint le club des pays producteurs de pétrole. Cependant, les revenus du pétrole tardent à impacter la vie des ménages.

Nouvellement entré dans le cercle des pays producteurs de pétrole en juin 2024, le Sénégal ne profite pas encore de la manne pétrolière. Pour l'instant, ce sont les opérateurs pétroliers qui se frottent les mains avec l'arrivée des premiers barils de pétrole sur le marché.

En 2025, les exportations de pétrole brut du Sénégal ont généré au total 1 528,0 milliards de Fcfa contre 464,6 milliards en 2024, soit un bond de plus de 1000 milliards de Fcfa.

Cependant, dans la loi de finances rectificative pour 2025, les recettes des hydrocarbures étaient évaluées à 72,53 milliards de Fcfa.

Au premier semestre 2026, le bloc pétrolier Sangomar avec 100 000 barils par jour a généré 1 287 millions de dollars (environ 720 milliards Fcfa) de revenus, selon les données financières relayées par Woodside, l'opérateur australien qui exploite le gisement.

En matière de commercialisation, environ 70,47 millions de barils ont été commercialisés sur une production totale estimée à 70,90 millions de barils depuis le début de l'exploitation le 11 juin 2024.

Les principaux clients du Sénégal sont les Pays-Bas (32,0 %), la République populaire de Chine (25,3 %), l'Italie (14,7 %), l'Espagne (13,6 %) et les États-Unis (7,4 %).

Après avoir vendu plusieurs cargaisons sur les marchés internationaux depuis le démarrage du projet, Sangomar a livré une première cargaison de produits pétroliers au Sénégal à travers la SAR (Société africaine de raffinage) pour les besoins du marché local.

Cette première livraison s'inscrit dans le cadre de ''l'obligation d'approvisionnement national (DSO) de Sangomar'', a indiqué un des responsables de la compagnie australienne en février dernier, estimant qu'il s'agissait d'une ''étape importante dans l'avancement du projet''.