Pourquoi la condamnation de Lafarge pour financement du terrorisme est-elle historique ?

    • Author, Norberto Paredes
    • Role, BBC News Mundo
  • Temps de lecture: 7 min

La condamnation historique en France de l'une de ses plus grandes entreprises ébranle le monde des sociétés transnationales et pourrait changer leur façon d'opérer dans les zones de conflit.

La semaine dernière, la cimenterie Lafarge a été reconnue coupable d'avoir versé des millions de dollars de pots-de-vin à des groupes djihadistes, dont le groupe autoproclamé État islamique (EI), pour maintenir ses activités en Syrie pendant la guerre civile.

Huit anciens dirigeants de l'entreprise ont également été reconnus coupables de financement du terrorisme international, dont son ancien directeur général Bruno Lafont, qui a été condamné à six ans de prison ferme.

L'entreprise, désormais détenue par le conglomérat suisse Holcim, a effectué des paiements à trois organisations djihadistes, dont l'EI, pour un montant total d'environ 5,6 millions d'euros (6,5 millions de dollars américains) entre 2013 et 2014 afin de maintenir en activité une usine dans le nord de la Syrie, selon le jugement du tribunal pénal de Paris.

Cet argent aurait permis à l'EI de « préparer des attentats terroristes », comme l'attaque contre l'hebdomadaire français Charlie Hebdo en janvier 2015, selon le tribunal.

L'avocat de l'ancienne PDG de Lafarge, Jacqueline Laffont, a affirmé que la décision prise contre sa cliente n'était « ni juste ni raisonnable ».

« Ce ne sera ni la première ni la dernière fois qu'une décision des juges de première instance sera cassée par les juges de la Cour d'appel », a-t-il déclaré dans une interview accordée à la chaîne de télévision publique française France Info.

« C'est une sentence sans fondement, sans preuve. Le tribunal présume la culpabilité de Bruno Lafont et considère qu'il était au courant des paiements litigieux effectués au sein de la société Lafarge, simplement parce qu'il en était le président », a-t-il ajouté.

Lafont, qui a dirigé la cimenterie entre 2007 et 2015, a réitéré son innocence et affirmé avoir dit la vérité.

Leurs représentants ont déclaré qu'ils feraient appel du verdict, mais cette décision pourrait changer la donne pour les multinationales opérant dans les zones de conflit.

Lafarge a déclaré à la BBC qu'elle prenait acte de la décision du tribunal et a affirmé que la conduite « qui s'est déroulée il y a plus de dix ans constituait une violation flagrante du code de conduite de Lafarge ».

L'entreprise a décrit cette décision comme une « étape majeure » dans ses efforts pour « traiter de manière responsable ce problème hérité du passé ».

Une décision historique

Didier Rebut, professeur de droit et de sciences criminelles à l'université Paris-Panthéon-Assas, affirme que cette décision est « historique » pour plusieurs raisons.

« Premièrement, c'est un événement historique en raison de la qualification terroriste appliquée aux actes commis par une entreprise et ses dirigeants dans le cadre de son activité économique », explique-t-il à BBC Mundo.

« Il s'ensuit qu'une entreprise et ses dirigeants peuvent être condamnés pour terrorisme en raison de leurs décisions économiques et financières. Il semble que ce soit la première fois en France, et apparemment au monde, qu'une grande entreprise internationale et ses dirigeants soient condamnés pour terrorisme, même si, bien entendu, il n'y avait aucune affiliation idéologique ni collusion avec les groupes terroristes en question. »

Le professeur Rebut ajoute que cette décision est également historique en raison de la sévérité des peines prononcées.

Il explique qu'il a été démontré que la classification terroriste, une fois maintenue, implique des sanctions proportionnelles à sa gravité.

« La Cour indique donc clairement qu'en matière de terrorisme, il n'y a aucune raison d'atténuer la sanction pénale simplement parce que le comportement en question consiste en une décision économique ou financière plutôt qu'en un acte violent », explique Rebut.

Le professeur conclut également que cette décision démontre que les grandes entreprises ne sont pas exemptées de sanctions lorsqu'elles contribuent, « même par des mécanismes économiques, au fonctionnement des organisations terroristes ».

Paiements pour garantir le passage et les matières premières

L'usine de ciment de Jalabiya, située dans le nord de la Syrie, a été acquise par Lafarge en 2008 pour 680 millions de dollars et a commencé à fonctionner en 2010, quelques mois seulement avant le déclenchement de la guerre civile en 2011.

Selon l'accusation, les employés de l'entreprise vivaient dans la ville voisine de Manbij et devaient traverser l'Euphrate pour accéder à l'usine, située dans une zone qui allait bientôt basculer dans le conflit.

Les paiements, selon l'acte d'accusation, ont été effectués entre 2013 et septembre 2014. Ils comprenaient quelque 800 000 euros (872 000 dollars américains) destinés à garantir le passage en toute sécurité des travailleurs, ainsi que 1,6 million d'euros (2,62 millions de dollars américains) pour l'achat de matières premières dans des carrières sous le contrôle de l'État islamique.

La guerre civile a éclaté en Syrie en mars 2011, suite à la répression violente des manifestations antigouvernementales par le président de l'époque, Bachar al-Assad.

En 2014, les djihadistes de l'État islamique se sont emparés de vastes zones de Syrie et d'Irak voisin, où ils ont proclamé un « califat » transfrontalier autoproclamé et imposé leur interprétation extrémiste de la loi islamique.

« Ils ne peuvent plus prétendre qu'ils se sont simplement adaptés. »

La juge Isabelle Prévost-Desprez a déclaré que ces paiements étaient « fondamentaux » pour permettre à l'EI de prendre le contrôle des ressources naturelles en Syrie.

« Cela lui a permis de financer des actes terroristes tant dans la région qu'à l'étranger, notamment en Europe », a-t-il ajouté.

Le Parquet national antiterroriste (PNAT) a décrit l'affaire en décembre comme « un faux pas, une perversion qui a conduit Lafarge, une référence de l'industrie française, à finir par financer des organisations terroristes avec un seul objectif : le profit ».

Didier Rebut souligne que la principale conséquence de cette décision est qu'elle rehausse les exigences pour les sociétés multinationales.

« Les entreprises opérant dans des zones de conflit ne pourront plus prétendre s'être simplement adaptées à un contexte local difficile si leurs paiements, intermédiaires, fournisseurs ou circuits logistiques profitent à des groupes armés ou à des entités sanctionnées », explique-t-il.

Ce verdict obligera probablement de nombreuses entreprises à renforcer leurs systèmes de contrôle, de logistique et de gouvernance.

« En substance, lorsqu'une entreprise sait que son activité dépend de relations avec des organisations terroristes, le risque cesse d'être un risque d'ordre réputationnel et devient un risque criminel, tant pour l'entreprise que pour ses dirigeants », résume-t-il.

Selon Rebut, l'affaire Lafarge crée un précédent important : elle démontre que des entreprises peuvent être poursuivies pour avoir soutenu financièrement des groupes armés dans des zones de guerre.

Mais il précise qu'il n'y aura pas forcément beaucoup de cas de financement du terrorisme à l'avenir, car cette accusation requiert des conditions juridiques très spécifiques.

Toutefois, elle prévient que le risque que les entreprises fassent l'objet d'enquêtes pour complicité de crimes de guerre ou de crimes contre l'humanité augmente si elles continuent d'exercer leurs activités en sachant qu'elles profitent à des groupes violents.