Pourquoi n'a-t-on pas réussi à éradiquer Boko Haram, 24 ans après son apparition ?

Abubakar Shekau a pris la tête du groupe Boko Haram après la mort de Muhammad Yusuf, le fondateur du mouvement, en 2009

Crédit photo, Boko Haram

Légende image, Abubakar Shekau a pris la tête du groupe Boko Haram après la mort de Muhammad Yusuf, le fondateur du mouvement, en 2009
    • Author, Muslim Muhammad Yusuf
    • Reporting from, BBC Hausa
  • Published
  • Temps de lecture: 11 min

Depuis de nombreuses années, Boko Haram sème la terreur au Nigeria ainsi que dans plusieurs pays voisins de la région du Sahel.

L'État de Borno, dans le nord-est du Nigeria, demeure le principal bastion du groupe. C'est dans cette région que les combattants ont consolidé leur présence en installant des camps après avoir pris le contrôle de plusieurs collectivités locales et contraint les populations à fuir leurs villages.

Si les attaques ont sensiblement diminué ces dernières années, notamment grâce aux offensives de l'armée nigériane qui a repris le contrôle de plusieurs territoires, certaines zones restent encore inhabitées en raison de l'insécurité persistante.

Parallèlement, Boko Haram a poursuivi son expansion dans d'autres États du Nigeria et a renforcé ses liens avec l'État islamique en Afrique de l'Ouest (ISWAP), la branche régionale de l'organisation État islamique (EI) opérant dans le bassin du lac Tchad.

La BBC s'est intéressée à la longévité de Boko Haram et aux raisons qui expliquent pourquoi le groupe n'a toujours pas été totalement vaincu au Nigeria.

L'histoire de Boko Haram.

Depuis de nombreuses années, Boko Haram mène des attaques contre les forces de sécurité et les populations civiles, principalement dans le nord-est du Nigeria.

À l'origine, le mouvement est né d'une volonté de transformer l'ordre social et religieux dans le nord du pays. Ce projet s'est progressivement mué en une insurrection armée d'une extrême violence.

Le nom officiel du groupe est Jama'atu Ahlis Sunna Lidda'awati wal-Jihad (« Groupe des adeptes de la Sunna pour la prédication et le jihad »). Toutefois, il est plus connu sous le nom de Boko Haram, un surnom donné par la population en raison de son opposition farouche à l'éducation moderne et au mode de vie occidental.

Selon Audu Bulama Bukarti, chercheur spécialisé dans les questions de sécurité en Afrique, le mouvement a été fondé à Maiduguri, dans l'État de Borno, entre 2002 et 2003 par un jeune prédicateur musulman, Muhammad Yusuf.

« Le groupe n'a toutefois véritablement pris les armes qu'en 2009 », précise le chercheur.

Dans ses prêches, Muhammad Yusuf soutenait que la corruption, la pauvreté et les injustices qui frappaient le Nigeria étaient les conséquences du système éducatif occidental (« boko ») et du modèle démocratique inspiré de l'Occident. Il affirmait que seule l'application intégrale de la charia pouvait apporter une solution durable à ces problèmes.

Le groupe a été fondé en 2002 à Maiduguri, dans l'État de Borno, par un jeune prédicateur musulman du nom de Muhammad Yusuf.2.

Crédit photo, AFP

Légende image, Le groupe a été fondé en 2002 à Maiduguri, dans l'État de Borno, par un jeune prédicateur musulman du nom de Muhammad Yusuf.
Ignorer Promotion WhatsApp et continuer la lecture
BBC Afrique est sur WhatsApp

Des informations vérifiées à portée de main

Cliquez ici et abonnez-vous !

Fin de Promotion WhatsApp

En juin 2009, des membres de Boko Haram qui se rendaient à des funérailles ont été interpellés par les forces de sécurité à Maiduguri pour avoir circulé à moto sans casque. L'incident a rapidement dégénéré en affrontements armés, au cours desquels plusieurs membres du groupe ont été blessés.

La riposte de Muhammad Yusuf a marqué un tournant. Sous son impulsion, Boko Haram a lancé une insurrection armée dans les États de Borno, Yobe, Bauchi et Kano. Les combattants ont attaqué et incendié des commissariats de police ainsi que plusieurs bâtiments administratifs.

Le gouvernement nigérian a alors déployé l'armée pour réprimer la rébellion. Le quartier général du groupe a été détruit et, selon les autorités, plus de 800 membres de Boko Haram ont été tués. Muhammad Yusuf a, quant à lui, été capturé vivant.

Après son transfert aux services de police, il a été exécuté sans procès, un épisode qui a profondément radicalisé les survivants du mouvement.

À partir de ce moment, le conflit s'est intensifié. Boko Haram a progressivement étendu son influence au-delà des frontières du Nigeria, notamment au Cameroun, au Tchad et au Niger. Cette expansion de l'insurrection a fait des milliers de victimes et contraint des millions de personnes à fuir leurs foyers.

Les dirigeants de Boko Haram

Depuis le début de l'insurrection de Boko Haram en 2009, plusieurs figures ont marqué la direction du mouvement. Parmi les plus connues figurent Muhammad Yusuf, fondateur du groupe, puis Abubakar Shekau, qui a pris les rênes de l'organisation après sa mort.

Par la suite, une scission interne a conduit à l'émergence de l'État islamique en Afrique de l'Ouest (ISWAP), dirigé notamment par Abu Mus'ab Al-Barnawi.

Après la mort d'Abubakar Shekau en 2021, Boko Haram et ISWAP ont poursuivi leurs activités de manière séparée, chacun sous la direction de nouveaux responsables.

Aujourd'hui, malgré la perte de ses principales figures historiques, le groupe continue d'opérer dans le nord-est du Nigeria sous la direction de chefs moins connus et difficilement identifiables.

Pourquoi n'a-t-on pas réussi à mettre fin à Boko Haram ?

À plusieurs reprises, les autorités nigérianes ont affirmé avoir remporté des victoires décisives contre Boko Haram, notamment après l'élimination de ses principaux dirigeants et la reconquête de la majorité des territoires autrefois contrôlés par le groupe.

Cependant, malgré ces succès annoncés, les attaques se poursuivent dans certaines zones des États de Borno, Yobe et Adamawa. Plus récemment, des rapports font également état d'une extension des activités du groupe et de ses alliés vers certaines régions du centre du Nigeria.

Cette situation alimente les interrogations sur les raisons pour lesquelles, près de deux décennies après son apparition, la menace Boko Haram n'a toujours pas été éradiquée.

Selon plusieurs analystes, les premières réponses apportées à la crise auraient été mal calibrées. Le Dr Audu Bulama Bukarti, chercheur spécialisé dans les questions de sécurité en Afrique, estime que les autorités ont commis des erreurs majeures dès les débuts du mouvement, en ne réagissant pas de manière appropriée aux prêches et à la diffusion de ses idéologies par son fondateur.

« Lors de la première attaque du groupe en 2009, la grande erreur du gouvernement de l'époque a été de déclarer publiquement que Boko Haram avait été vaincu. En réalité, le groupe n'a pas été neutralisé, mais dispersé », explique-t-il.

Selon lui, cette perception de victoire a poussé les survivants à se replier dans les zones rurales, où ils ont renforcé leur organisation et adopté des méthodes de guérilla, tout en bénéficiant, selon certaines analyses, de soutiens extérieurs liés à des réseaux jihadistes comme Al-Qaïda.

Le chercheur souligne également ce qu'il considère comme une autre erreur majeure : la déclaration de l'état d'urgence dans le nord-est du pays sous la présidence de Goodluck Jonathan et le déploiement massif de l'armée dans la région. Cette opération aurait conduit à l'arrestation de plus de 20 000 jeunes et à la mort de nombreux civils.

« Ces abus commis par les forces de sécurité ont poussé environ 70 % des recrues de Boko Haram à rejoindre le groupe par vengeance », affirme-t-il.

Les principales attaques de Boko Haram qui ont marqué l'attention du monde

L’attaque contre le quartier général de la police à Abuja a été la première menée par Boko Haram dans la capitale fédérale.

Crédit photo, Getty Images

Légende image, L'attaque contre le quartier général de la police à Abuja a été la première menée par Boko Haram dans la capitale fédérale.

Boko Haram a mené plusieurs attaques particulièrement violentes qui ont profondément choqué le Nigeria et attiré l'attention de la communauté internationale depuis le début de son insurrection armée en 2009.

Quartier général de la police :

L'une des premières attaques majeures du groupe sous la direction d'Abubakar Shekau a visé le Louis Edet House, siège de la police nigériane à Abuja, le 16 juin 2011. Cet attentat, qui a marqué les esprits, a ouvert la voie à des attaques contre d'autres infrastructures gouvernementales et internationales.

ONU :

Deux mois plus tard, une voiture piégée a explosé dans l'enceinte du siège des Nations unies à Abuja. L'attentat a fait au moins 21 morts et de nombreux blessés, suscitant une condamnation internationale unanime.

Kano :

Dans la ville de Kano, centre économique du nord du Nigeria, Boko Haram a mené une série d'attaques simultanées sur plusieurs sites. Selon les autorités, plus de 180 personnes ont été tuées.

Attentat de Nyanya :

En avril 2014, une bombe placée dans un véhicule a explosé tôt le matin dans la gare routière très fréquentée de Nyanya, près d'Abuja. L'attaque a fait plus de 70 morts sur le coup.

Enlèvement des lycéennes de Chibok :

Au moment où le monde était encore sous le choc de l'attentat de Nyanya, des combattants de Boko Haram ont attaqué un lycée pour filles à Chibok, dans l'État de Borno, enlevant 276 élèves.

Attaque de la mosquée centrale de Kano :

Le 28 novembre 2014, le groupe a frappé la grande mosquée centrale de Kano, située à proximité du palais de l'émir, faisant au moins 120 morts parmi les fidèles réunis pour la prière du vendredi.

Enlèvement de Dapchi :

Boko Haram a également ciblé l'école secondaire scientifique et technique de Dapchi, dans l'État de Yobe, où 110 élèves filles ont été enlevées lors d'une attaque.

Comment Boko Haram a étendu son influence

Boko Haram et d'autres groupes armés ont progressivement étendu leur influence au-delà des frontières du Nigeria, notamment grâce au recrutement de nouveaux combattants et à la multiplication d'attaques contre des bases militaires, en particulier dans l'État de Borno.

Au fil du temps, des divisions internes et des rivalités de leadership ont également donné naissance à des factions dissidentes, dont l'État islamique en Afrique de l'Ouest (ISWAP), devenu à son tour un acteur majeur de la violence dans la région. Ces groupes exploitent les zones rurales isolées et les régions boisées pour consolider leur présence et renforcer leur capacité d'action.

Selon le Dr Audu Bulama Bukarti, Boko Haram a pu élargir son champ d'action grâce, entre autres, à l'établissement de liens avec des organisations terroristes internationales et à la faiblesse du contrôle des frontières entre les pays voisins.

« L'un des facteurs de la propagation de Boko Haram est sa diffusion rapide, comme un feu de brousse, vers le Niger, le Cameroun et le Tchad. Cela s'est produit en raison des failles sécuritaires, notamment en matière de surveillance des frontières », explique-t-il.

Le chercheur affirme également que le groupe a bénéficié de soutiens financiers et d'un accès à des armes provenant de réseaux liés à l'État islamique (EI), tandis que les autorités n'auraient pas accordé suffisamment d'attention à ces flux transfrontaliers, permettant ainsi à la situation de se détériorer davantage.

Les stratégies à adopter pour venir à bout de Boko Haram

Selon le Dr Audu Bulama Bukarti, les autorités nigérianes doivent d'abord s'attacher à affaiblir durablement Boko Haram et à freiner sa capacité de recrutement.

Il estime également que le gouvernement devrait renforcer sa coopération avec les populations vivant dans les zones frontalières des pays voisins, celles-ci pouvant fournir des informations essentielles pour repérer et signaler les mouvements des combattants, dans un contexte marqué par une faible présence des forces de sécurité dans ces régions.

Un autre aspect crucial, selon l'expert, concerne la capacité des groupes armés à s'approvisionner en nourriture, carburant et autres ressources nécessaires à leur survie quotidienne, un facteur qui contribue à leur résilience sur le terrain.

Le Dr Bukarti insiste par ailleurs sur l'importance de créer des opportunités d'emploi et de sensibiliser les jeunes. Selon lui, « tout jeune qui comprend sa religion et sa place dans la société a peu de chances de rejoindre un groupe armé ».

« Il est nécessaire de renforcer l'éducation et l'emploi des jeunes », ajoute-t-il.

Enfin, le chercheur souligne l'importance d'une gouvernance plus équitable, appelant les autorités à garantir une gestion transparente des ressources publiques au service du développement national et du bien-être de la population, et non au profit d'intérêts privés ou familiaux.