Quand la France a détourné l'avion des dirigeants de la révolution algérienne

    • Author, Ahmed Rouaba
    • Role, BBC
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Le 23 mai 2021, un avion de la compagnie Ryanair, qui assurait une liaison entre la Grèce et la Lituanie, a été contraint d'atterrir à l'aéroport de Minsk. À bord de l'appareil, les autorités biélorusses ont arrêté le journaliste opposant Roman Protassevitch et sa compagne, Sofia Sapega.

L'incident a provoqué une vague d'indignation internationale. Le Premier ministre polonais de l'époque, Mateusz Morawiecki, l'a qualifié de « terrorisme d'État », en référence à la Biélorussie, dont un haut responsable a été accusé d'avoir orchestré le déroutement de l'avion et forcé son atterrissage à Minsk.

Les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Union européenne et l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) ont condamné l'opération et ont promis d'agir.

La Biélorussie a nié avoir contraint l'appareil à atterrir. Elle a publié un enregistrement d'une conversation dans laquelle la tour de contrôle « conseillait » à l'équipage de se poser à Minsk plutôt qu'à Vilnius, en Lituanie. Plusieurs pays occidentaux ont toutefois estimé que cet enregistrement était « incomplet » et ne reflétait pas l'intégralité des échanges.

L'indignation internationale et la stupéfaction suscitées par cet incident ne tenaient pas seulement au détournement de l'avion, mais aussi à l'identité de ses auteurs présumés. Car les détournements d'avions ne sont pas un phénomène nouveau, malgré leur gravité.

L'histoire de l'aviation civile retient qu'en 1919 eut lieu le premier détournement d'avion, commis par le baron hongrois Franz Nopcsa. L'appareil effectuait un vol entre Budapest et Sopron, en Hongrie. Sous la menace d'une arme, Nopcsa força l'équipage à changer de destination et à se rendre à Vienne, où il demanda l'asile afin d'échapper aux Soviétiques.

Au fil des décennies, de nombreux détournements d'avions ont été menés par des criminels ou par des groupes armés poursuivant des objectifs politiques. Mais ces acteurs étaient des organisations illégales, des groupes criminels ou des entités non reconnues par la communauté internationale.

La Biélorussie, en revanche, est un État souverain et membre des Nations unies. À ce titre, elle est soumise au droit international et aux traités et conventions qu'elle a ratifiés, notamment ceux de l'Organisation de l'aviation civile internationale ainsi que la Charte des Nations unies.

Mais le détournement de l'avion reliant la Lituanie à la Grèce était-il réellement un événement « sans précédent », comme l'affirmait alors Charles Michel ? D'un point de vue historique, cette affirmation n'est pas tout à fait exacte.

Certes, le détournement d'un avion civil par les autorités d'un État membre des Nations unies constitue un acte « inquiétant et dangereux », selon les termes employés à l'époque par le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg. Mais la Biélorussie n'est pas le premier État à avoir pratiqué ce que l'on pourrait appeler la « piraterie aérienne d'État ».

Le précédent français

Il y a exactement soixante-dix ans, le 22 octobre 1956, les autorités françaises détournèrent un avion marocain qui effectuait la liaison entre Palma de Majorque, en Espagne, et Tunis. Elles le forcèrent à atterrir à l'aéroport de Maison-Blanche, Alger alors sous domination coloniale française.

Pour de nombreux historiens, cette opération constitue le premier acte de « piraterie aérienne d'État » de l'histoire. Elle fut planifiée et exécutée par un État membre des Nations unies et visa un avion civil dans l'espace aérien international au-dessus de la Méditerranée.

Comment cela s'est-il produit ?

Deux ans auparavant, la guerre de libération algérienne avait éclaté. Les opérations militaires de l'insurrection s'étaient étendues aux villes comme aux campagnes et le mouvement était entré dans une nouvelle phase de structuration et d'efficacité. Cette même année, le socialiste Guy Mollet accéda à la présidence du Conseil en France.

Dans un premier temps, Guy Mollet avait fait campagne sous le mot d'ordre de la « paix » et du « dialogue ». Mais il changea radicalement de position après sa visite en Algérie en février 1956. Les colons français hostiles à l'indépendance l'y accueillirent par des jets de pierres, de tomates et d'œufs.

Par la suite, il adopta une stratégie visant à « écraser la rébellion », dirigée militairement par le Front de libération nationale (FLN), avant toute discussion sur la paix ou la négociation. Pour mener cette politique, il nomma Robert Lacoste, partisan résolu du maintien de la présence française, ministre résident en Algérie.

Le Congrès de Tunis

En mars 1956, la France reconnut l'indépendance de la Tunisie et du Maroc. Paris souhaitait toutefois conserver le plus possible de son influence politique et économique dans les deux pays et refusait catégoriquement de mettre fin à sa présence en Algérie.

Jusqu'en 1957, la France maintint au Maroc un contingent d'environ 110 000 soldats. Quelque 300 000 Français résidaient alors dans le royaume, dont beaucoup occupaient des fonctions importantes dans des secteurs stratégiques de l'État nouvellement indépendant.

Depuis le déclenchement de la révolution algérienne en 1954, le FLN avait cependant établi des bases arrière en Tunisie et au Maroc. La cause algérienne bénéficiait d'une sympathie populaire naturelle, ainsi que du soutien politique des dirigeants des deux pays, malgré les pressions françaises.

En octobre 1956, le roi Mohammed V informa les autorités françaises qu'il recevrait au palais royal une délégation des dirigeants du FLN. Celle-ci devait ensuite participer à une rencontre à Tunis consacrée au soutien de la cause algérienne, en présence du roi du Maroc et du président tunisien Habib Bourguiba.

L'accueil officiel réservé par Mohammed V aux dirigeants de la révolution algérienne suscita la colère de Paris. Le gouvernement français exprimait son malaise à l'égard du sommet de Tunis, considérant que ce qui se passait en Algérie relevait exclusivement des affaires intérieures françaises.

Pour faire pression sur Rabat, Alain Savary, secrétaire d'État chargé des affaires tunisiennes et marocaines, annonça la suspension de certaines aides financières françaises au Maroc. Mohammed V maintint néanmoins sa décision.

La délégation du FLN était composée d'Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et de l'écrivain et intellectuel Mostefa Lacheraf. Le palais royal prit en charge leur transport du Maroc vers la Tunisie.

Le départ

À midi, le 22 octobre 1956, un avion Dakota appartenant à la compagnie marocaine Air Atlas décolla de l'aéroport de Rabat-Salé en direction de Tunis.

À bord se trouvaient les principaux dirigeants de la révolution algérienne ainsi que quatre gardes du corps.

Les responsables du FLN avaient embarqué sous des noms d'emprunt fournis à l'équipage français : Chaboui, Ben Abdallah, Ben Aïssa, Ben Driss et Boualem.

Plusieurs correspondants de la presse internationale voyageaient également dans l'appareil.

La journaliste française Ève Paret-Deschamps décrivit plus tard l'épisode comme « le premier détournement d'avion par un État », une déclaration qui provoqua un important débat politique en France ainsi qu'un vif écho à l'étranger.

De son côté, Tom Brady, correspondant du New York Times en Afrique du Nord, révéla les échanges entre les autorités françaises et le commandant de bord. Selon son récit, les membres de l'équipage (tous Francais) savaient que la destination avait été modifiée et s'efforcèrent de le cacher aux passagers.

Ce qui s'est passé

Selon les mémoires d'Ahmed Ben Bella, la délégation devait initialement voyager à bord de l'avion personnel du roi Mohammed V.

Au dernier moment, le dispositif a été modifié. Le souverain prit place seul dans son appareil, tandis qu'un autre avion fut affecté aux dirigeants algériens.

Il a été également décidé que l'avion effectuerait une escale à Palma de Majorque afin de faire le plein de carburant avant de poursuivre vers Tunis. Ce détour devait lui permettre d'éviter l'espace aérien algérien contrôlé par la France.

C'est à partir de cette étape que l'opération de détournement débuta.

À 17 h 15, l'appareil décolla de Palma en direction de Tunis.

À 17 h 35, le pilote français reçut des instructions des autorités françaises lui ordonnant de changer de cap et de se diriger vers Alger.

Les stations radio des navires et des avions présents dans la région captèrent alors une communication entre le pilote et une voix se présentant comme la tour de contrôle de l'aéroport de Maison-Blanche à Alger, lui intimant l'ordre d'atterrir.

Des avions de chasse français décollèrent de la base de La Sénia, près d'Oran, pour intercepter l'appareil marocain au-dessus de la Méditerranée.

Ils lui ordonnèrent de modifier son itinéraire et de mettre le cap sur Alger.

Selon plusieurs témoignages, le pilote réduisit volontairement sa Vitesse. Pendant ce temps, l'hôtesse française maintint les rideaux des hublots fermés afin d'empêcher les passagers de constater qu'ils ne se dirigeaient plus vers Tunis.

À 21 h 20, l'avion se posa finalement à l'aéroport de Maison-Blanche.

Peu avant l'atterrissage, l'hôtesse avait annoncé aux passagers la fin du voyage et leur arrivée à Tunis.

Les chef du FLN découvrirent qu'ils étaient entourés par les forces françaises de sécurité militaire.

Après interrogatoire et fouille, Ben Bella, Khider, Boudiaf, Aït Ahmed et Lacheraf furent conduits, menottés, devant les journalistes et les photographes prévenus à l'avance de l'opération.

Les historiens qui se sont intéressés à cette affaire ont relevé que les autorités françaises obligèrent les dirigeants algériens à abandonner leurs vêtements officiels avant leur présentation à la presse, afin de les faire apparaître comme des hors-la-loi plutôt que comme des responsables politiques.

La fracture politique et médiatique

Les autorités françaises crurent d'abord avoir porté un coup décisif à la révolution algérienne en capturant d'un seul coup ses principaux dirigeants.

Mais l'affaire se transforma rapidement en crise politique et médiatique.

La presse de droite salua l'opération. Le Figaro y vit une « victoire décisive » contre ce qu'il appelait la rébellion algérienne. Plusieurs journaux présentèrent Ahmed Ben Bella comme « l'ennemi de l'État ».

La plupart des médias français évitèrent d'utiliser le terme « détournement » et préférèrent parler d'une « interception légale ». Leur argument était que la France avait le droit d'arraisonner ou de forcer l'avion à changer de destination parce que l'appareil était immatriculé en France.

À l'inverse, Le Monde critiqua vigoureusement l'opération.

Le quotidien publia également les protestations d'intellectuels tels que Jean-Paul Sartre et Albert Camus, qui estimèrent que la France risquait désormais d'être perçue comme un pays agissant en marge du droit international.

L'Humanité, organe du Parti communiste français, dénonça quant à lui un « acte criminel » conforme, selon ses termes, aux pratiques de l'impérialisme occidental.

Stupeur au sommet de l'État

Paradoxalement, de nombreux témoignages et travaux historiques affirment que Guy Mollet lui-même n'aurait pas été informé à l'avance de l'exécution de l'opération.

Selon ces récits, les services de renseignement français auraient identifié le déplacement des dirigeants du FLN, tandis que les autorités militaires auraient élaboré le plan.

Celui-ci fut ensuite soumis à Max Lejeune, secrétaire d'État aux Forces armées, qui lui aurait donné son accord politique.

Le gouvernement assuma par la suite l'opération, notamment pour satisfaire les colons d'Algérie et les responsables militaires favorables à une ligne dure.

À cette époque, Guy Mollet participait à des discussions secrètes avec le Premier ministre israélien David Ben Gourion en vue de la préparation de l'interventions franco-britannique et israélienne contre l'Égypte lors de la crise de Suez.

Les ministres Christian Pineau et Maurice Bourgès-Maunoury assistaient également à ces réunions.

Crise gouvernementale

L'affaire plaça Guy Mollet dans une situation extrêmement embarrassante, tant sur le plan intérieur qu'international.

Il reprocha à Max Lejeune et à Robert Lacoste d'avoir couvert politiquement l'opération.

Néanmoins, lui-même ainsi que son ministre des Affaires étrangères refusèrent officiellement de parler de « piraterie aérienne ».

Ils craignaient la réaction des colons européens d'Algérie ainsi que celle des chefs militaires, dont certains menaçaient de démissionner si les dirigeants du FLN étaient libérés.

Alain Savary, secrétaire d'État chargé des affaires tunisiennes et marocaines, démissionna en signe de protestation.

Il estimait que l'opération compromettait gravement les relations de la France avec le Maroc et la Tunisie, qui avaient garanti la sécurité de la délégation algérienne.

Colère au Maroc et en Tunisie

Pour Mohammed V, l'humiliation fut particulièrement douloureuse.

Les dirigeants algériens étaient ses invités personnels.

Son fils, le prince héritier Hassan, avait participé à l'organisation de leur voyage et les a accompagnés à l'aéroport.

Selon plusieurs témoignages de diplomates et historiens Mohammed V aurait déclaré que cet épisode l'avait touché plus profondément, encore plus que son propre exil forcé par les autorités françaises en 1953.

Le Maroc rappela son ambassadeur à Paris et suspendit plusieurs projets de coopération avec la France.

Le souverain refusa également de céder aux pressions françaises et de revenir de Tunisie à bord d'un avion français.

Le lendemain du détournement, une importante manifestation eut lieu à Meknès sous le slogan :

« Libérez Ben Bella. Libérez l'Algérie. »

Des violences dont l'origine demeure controversée, et des affrontements éclatèrent faisant de nombreuses victimes.

En Tunisie également, étudiants et syndicats organisèrent des manifestations de protestation.

Le gouvernement tunisien rappela son ambassadeur à Paris et l'ambassadeur de France à Tunis présenta sa démission.

« Le pari perdu »

L'armée française pensait que l'arrestation des principaux dirigeants du FLN provoquerait l'effondrement de la révolution. Le gouvernement cherchait surtout à empêcher l'internationalisation de la question algérienne. Mais le résultat fut l'inverse.

À l'ONU, de nombreux États africains et asiatiques dénoncèrent le détournement comme une violation du droit international et des règles de l'aviation civile.

Les puissances occidentales, en revanche, évitèrent de condamner publiquement la France.

Selon plusieurs sources diplomatiques, les États-Unis manifestèrent leur mécontentement de façon discrète, sans aller plus loin.

Par ailleurs, la révolution algérienne avait déjà installé une direction intérieure à la suite du congrès de la Soummam d'août 1956.

L'activité militaire se poursuivit et s'intensifia même dans les années suivantes, notamment avec la célèbre bataille d'Alger de 1957.

Les dirigeants arrêtés lors du détournement ne furent libérés qu'en 1962, après les accords mettant fin à la guerre d'Algérie.

La « théorie du complot »

Après l'indépendance de l'Algérie, l'un des principaux boulevards d'Alger fut baptisé du nom de Mohammed V en hommage au soutien du souverain marocain à la révolution algérienne.

Les relations entre les deux pays se dégradèrent cependant sous le règne de Hassan II.

En 2008, le journaliste égyptien Mohamed Hassanein Heikal suscita une vive polémique lorsqu'il affirma dans une émission de la chaîne Al Jazeera que Hassan II avait coopéré avec les Français dans l'affaire du détournement.

Hocine Aït Ahmed rejeta catégoriquement cette accusation lors d'un entretien accordé à la chaîne marocaine Medi 1.

Ahmed Ben Bella lui-même écarte cette possibilité, malgré certaines interrogations qu'il formula sur les circonstances du voyage.

Ces accusations reposaient principalement sur des supputations faites par Fathi Dib, ancien responsable des services de renseignement égyptiens, dans son ouvrage consacré aux relations entre Gamal Abdel Nasser et la révolution algérienne.

Selon cette thèse, Hassan II aurait collaboré avec les services français pour empêcher Ben Bella, considéré comme proche de la gauche et hostile aux monarchies arabes, d'accéder au pouvoir.

Aucune preuve matérielle n'est toutefois venue étayer cette hypothèse.

En réalité, les autorités françaises disposaient encore, à cette époque, d'une influence considérable sur les réseaux de communication, les services de sécurité et le secteur aérien au Maroc.

Elles n'avaient donc probablement pas besoin d'une coopération directe du prince héritier pour obtenir les informations relatives au voyage.

Une question demeure néanmoins sans réponse :

Pourquoi l'avion prévu initialement pour transporter les dirigeants du FLN fut-il remplacé à la dernière minute ?

Car si les chefs de la révolution algérienne avaient voyagé à bord de l'appareil personnel de Mohammed V, comme cela avait été prévu au départ, le détournement n'aurait probablement jamais eu lieu.